Chapitre 10
« Mère !
Chess secouait l’épaule de Jace. La femme mettait plus longtemps à se réveiller que le garçon. Sa maturité et son stoïcisme l’aidaient à remplacer la nourriture par des heures de sommeil. Elle s’était couchée à l’arrivée de la lumière et avait dormi profondément, même si ce sommeil n’avait guère été réparateur. Chess n’avait pas cette patience. Il s’était agité sans trêve dans la masure sale et malodorante, rampant régulièrement vers la porte jusqu’à sentir l’air frais et humide annonciateur de l’arrivée de la nuit. Son ventre l’avait tenu éveillé tout le jour durant : à présent il lui ordonnait d’aller chercher de quoi manger.
— Mère ! (Il la secoua de nouveau.) La lumière est partie. On peut sortir maintenant.
Jace s’assit lentement et posa sur Chess un regard empli de tristesse.
— Rien ne presse, mon enfant. Nous avons toute la période d’obscurité devant nous et une seule chose à accomplir : nous rendre à la porte. Je doute que ce soir soit différent des autres soirs. Vandien ne rentrera pas de force et nous ne pourrons pas non plus nous frayer un chemin pour retourner chez nous. Il est temps pour nous de parler, Chess. L’heure est venue d’abandonner nos faux espoirs et d’accepter la réalité.
— J’ai soif, l’interrompit Chess. Et j’ai faim. Nous n’aurions pas dû laisser le cheval partir.
— Est-ce que tu m’écoutes ? demanda vivement Jace. Chess, nous n’avons plus rien à manger. Et si le cheval était encore avec nous, je lui rendrais toujours sa liberté. La faim et la soif ne changent rien au bien et au mal.
— Le bien et le mal ne changent rien non plus à la faim et à la soif, marmonna Chess pour lui-même. (Puis :) J’écoute, mère. Vous dites qu’il est temps pour nous d’abandonner et de mourir.
Jace soupira.
— Faut-il vraiment que tu l’exprimes ainsi ? Pourquoi se mettre en colère contre ce qui est notre lot ? Parfois le fruit est sucré, parfois il est amer. Cela reste un fruit et nous le mangeons. C’est la même chose avec les jours qui nous sont offerts. Certains sont agréables, d’autres non. Si les derniers jours de notre vie ne sont pas aussi plaisants que d’autres ont pu l’être, ils n’en restent pas moins les jours qui nous sont...
— Des mots ! Des mots, des mots, des mots ! Vous dissimulez notre vie derrière des mots, et notre mort aussi ! Mère, j’ai soif ! Ça aussi, ce sont des mots. Ne pouvez-vous pas les entendre ?
Mais Jace n’entendait pas. Elle agrippa brusquement Chess et approcha son visage du sien en reniflant.
— Tes propos sont impurs et ton haleine l’est tout autant !
Les lueurs de la suspicion s’allumèrent dans les yeux de Jace mais elle ne put se résoudre à exprimer ses soupçons.
— Je l’ai mangé !
La voix de Chess résonnait d’un défi féroce.
— Comme mon ventre m’empêchait de trouver le sommeil, mon nez a su le trouver. Et je l’ai mangé. J’ai failli vomir et ça m’a donné soif, mais ça m’a aussi suffisamment rempli l’estomac pour que je puisse m’endormir. Et pourquoi pas ? Vandien en a mangé, et ce n’est pas le seul. À la taverne, j’ai vu des hommes et des femmes en manger des assiettes entières, fumantes et dégoulinantes de jus.
— Ha ! Ha ! Ha !
Les halètements rauques de sa mère effrayèrent Chess. Puis elle relâcha sa prise et, pour la première fois de sa vie, Chess vit sa mère le repousser durement loin d’elle. Sous le choc, il sentit ses genoux l’abandonner et il s’affala sur le sol en terre battue. Tirant ses jambes à lui, il leva un regard soudain terrifié devant le spectacle stupéfiant de la colère de sa mère penchée sur lui.
— Comment as-tu pu ? ! demanda-t-elle.
Des larmes striaient son visage couvert de poussière mais sa colère lui donnait les moyens de se contrôler. Sa voix était ferme et aussi dure que la pierre.
— Tu as dévoré la chair d’une autre créature. Que vas-tu faire ensuite ? Vas-tu te mettre à tuer ? Vas-tu... Ah, je n’arrive même pas à imaginer ce qu’un être comme toi va faire ! Tu m’es devenu étranger ! Nul ne pourrait avoir suffisamment faim pour justifier ce que tu as fait, même un individu dont les os seraient visibles sous sa peau tendue. Ce poisson était une créature aussi vivante que toi et moi, il connaissait le bonheur de remonter les torrents en bondissant, la joie de sentir l’eau froide s’écouler tout autour de lui. C’était un être animé dont la vie n’était pas moins sacrée que la tienne, et il...
— Gobait avec délectation d’autres êtres vivants pour apaiser sa faim !
Chess se releva en prenant appui sur le sol. Il fit face à sa mère, de toute la hauteur de ses neuf ans, habité d’une colère aussi intense que la sienne.
— Lui n’est pas un être doté d’intelligence ! siffla Jace.
Ne sachant que répondre, Chess lui décocha un regard noir. Il fit brusquement demi-tour, balança un coup d’épaule dans la porte grinçante et s’enfuit dans la nuit.
— Chess ! s’exclama Jace dans son dos.
Mais l’enfant ne ralentit même pas. Il était en colère, blessé et honteux, son esprit d’enfant envahi par un tourbillon de pensées et de sentiments contradictoires. Il avait dévoré le corps d’une autre créature ; sa mère accordait plus de valeur à la vie d’un poisson qu’à celle de son fils ; sa mère ne pourrait jamais le pardonner pour le crime atroce qu’il avait commis ; sa mère préférait le voir mourir de faim plutôt que de le laisser manger un poisson qui était de toute façon déjà mort. Le goût salé du poisson lui emplit la bouche tandis qu’il courait, haletant. Il se retrouva devant le puits public.
Il se jeta à l’eau, pour boire, reprendre bruyamment son souffle, et boire encore. Mais le goût de son péché refusait de disparaître. Bien après que sa soif se fût apaisée, il continua à boire l’eau tiède, à boire jusqu’à sentir l’eau déborder en lui. Mais la saveur obscène du poisson salé s’accrochait à son palais. Il se leva et s’éloigna d’un pas lourd.
Il remarquait à peine où ses pas le menaient. Il ne pouvait pas retourner au poulailler. Dans son esprit, il imaginait la porte fermée et bloquée pour l’empêcher d’entrer. Il ne prendrait pas le risque d’affronter la réalité d’une situation aussi insupportable. Inconsciemment, il se rapprocha des sons familiers des voix et des rires de la foule.
La lueur agressive des torches tâchait l’obscurité. Il était arrivé aux abords de la place du marché. Blotti dans l’ombre ténue d’un mur, il jeta un regard inquiet en direction des individus qui riaient et parlaient si bruyamment. Son estomac rempli d’eau entonna une triste complainte à la vue d’empilements de melons frais. Une saveur sucrée emplit l’air tandis que le fermier fendait l’un de ses fruits pour en exposer la chair juteuse. Un autre fermier s’arrêta un instant pour discuter avec le vendeur de melons. Son âne s’agitait, visiblement impatient de reprendre sa route. Il portait des paniers remplis de fruits couverts d’un duvet orange que Chess n’avait jamais vus. Mais leur arôme lui flattait terriblement les narines. Il s’accroupit dans l’ombre, les bras serrés contre son ventre.
L’éclat de rire aigu d’une femme effraya soudain l’âne. Un mouvement brusque de sa tête aux longues oreilles et un coup de croupe suffirent à faire tomber une demi-douzaine de fruits hors des paniers pleins à ras bord. Le fermier lança un juron sonore avant de tirer sur la longe de l’animal pour le mener à son étal sur le marché. Chess resta accroupi dans l’obscurité, les yeux rivés sur les fruits à moitié écrasés dans la poussière. L’homme n’en voulait pas, et personne d’autre ne semblait s’y intéresser. Il sortit en courant de l’ombre pour s’emparer des fruits. Puis, telle une souris ayant ramassé une miette, il retourna en hâte vers sa cachette avec son butin.
Le jus collant lui coulait au menton et ses dents raclaient le noyau rugueux. Mais Chess mangeait avidement, ignorant la poussière et les saletés collées sur les parties écrasées. Il dévora deux, puis trois fruits avant de sentir sa faim diminuer. Il lui en restait trois sur les genoux et il songea tardivement à sa mère. Des émotions contradictoires s’agitaient toujours en son for intérieur, mais c’est l’amour qui le décida, l’amour comme habitude autant que comme sentiment. Il prendrait le risque d’affronter la colère de sa mère pour partager avec elle ces quelques fruits, aussi doux et sucrés que le souvenir de la douceur nocturne de leur monde. Il se leva, les fruits entre les mains, et se glissa dans la rue attenante.
— Ho !
Le cri s’éleva juste au moment où un pied botté et lourd s’abattait sur le sien, petit et nu. Poussant un cri de douleur, Chess lâcha ses fruits et s’écarta en sautillant. Mais une main lourde se posa sur son épaule et l’agrippa avant qu’il n’ait eu le temps de se réfugier dans l’ombre. Il perçut des effluves amers et avinés et leva des yeux terrifiés vers un visage massif et grisonnant. Les grands yeux bruns qui l’examinaient d’un air perspicace s’adoucirent brusquement.
— T’ai-je cassé le pied, petit homme ? demanda l’inconnu, et la gentillesse dans sa voix était sincère.
Chess ne put que secouer deux fois la tête, incapable de prononcer une parole. Il se pencha pour récupérer ses fruits abîmés, mais une large main s’abattit pour les envoyer rouler une troisième fois dans la poussière.
— Non, petit, ils sont fichus à présent. Mais ne crois pas que le vieux Mickle va te renvoyer chez toi pour te faire gronder et prendre une gifle. Je t’ai marché sur le pied et j’ai ruiné tes fruits. Donc c’est à moi de réparer tout ça. Allons !
La main posée sur son épaule le força à se tourner. Mickle s’appuya lourdement sur lui et lui fit traverser le marché jusqu’à l’étal du marchand de fruits. La peur avait scellé les lèvres de Chess. Il n’avait aucune idée de ce que l’homme avait l’intention de faire et ne cessait de penser à sa mère, seule dans cette horrible hutte et au lever de ce soleil terrible qui finirait par arriver. Si la main de l’ivrogne n’avait pas agrippé son épaule avec autant de force, il se serait contorsionné pour s’enfuir dans les ténèbres et retrouver sa mère sans se soucier des réprimandes et du dédain qu’elle pourrait lui manifester. Mais le dénommé Mickle avait une poigne de fer.
— Une douzaine de vos plus juteuses ! lança-t-il au marchand d’une voix écorchée par la boisson. Tends ton panier, gamin !
Comme Chess le fixait d’un air impuissant, Mickle s’accroupit et plissa les yeux pour examiner ses petites mains vides.
— Ah, mais voilà la source du problème ! Pas de panier. Pas étonnant que tu aies laissé tomber tes fruits par terre, mon mignon. Garde-nous ces pêches de côté, ami fermier. On va revenir.
Chess traversa les quelques heures suivantes habité d’une sorte d’horreur délectable. Mickle acheta un panier suffisamment grand pour contenir sans difficulté une douzaine de pêches. Mickle ne semblait pas décidé à laisser de l’espace vide dans le panier. Il ajouta donc un melon et deux miches croustillantes de pain chaud. Et un morceau d’étoffe pour couvrir le tout afin de préserver les fruits de la poussière et garder le pain chaud. Suivit une paire de sandales pour le garçon, afin qu’il soit protégé la prochaine fois que quelqu’un lui marcherait sur le pied. Et puis une brosse, pour peigner ses cheveux en bataille. Lorsque ce fut fait, il devint évident qu’une tête aussi bien coiffée méritait un chapeau accompagné d’une plume ou deux pour lui donner de l’allure. Mais alors, sa tunique s’avéra trop loqueteuse par rapport à sa nouvelle tête et Mickle se sentit obligé d’acquérir une cape bleue à passer par-dessus le vêtement brun en lambeaux. L’homme l’accompagna ainsi d’étal en étal, avec force éructations et vacillements. Sa main ne quittait pas l’épaule de Chess. C’était Mickle qui portait le poids du panier. Les mains de Chess étaient recroquevillées contre sa poitrine sous la cape bleue dans une attitude de défense.
Mickle lui acheta des friandises gluantes que le vendeur lui tendit enrobées dans une large feuille repliée. Après en avoir mangé une, Chess trouva le courage de demander :
— Pourquoi êtes-vous si gentil avec moi ?
— Comment pourrais-je donc me comporter avec un p’tit chiot dans ton genre ? Mange tes friandises, mon garçon.
— Il va falloir que je rentre à la maison, murmura Chess, craignant à moitié que l’inconnu n’essaye de le garder auprès de lui contre sa volonté.
Mais Mickle se contenta de bouger la tête comme s’il venait de se réveiller et, après un coup d’œil jeté au ciel, fut d’accord pour dire qu’il était certainement l’heure.
Lâchant un rot sonore, il regarda autour de lui d’un air soudain dubitatif.
— Tu habites de quel côté ? demanda-t-il à Chess.
Le cœur de Chess s’arrêta brutalement dans sa poitrine avant de se lancer dans un galop effréné. La main de Mickle s’était emparée de son épaule. Les souvenirs refoulés des sévices que lui avait fait subir le tavernier lui revinrent soudain en mémoire. Mais en examinant les traits adoucis par la boisson de Mickle, il ne perçut ni désir ni intentions secrètes, seulement une légère confusion imputable à l’alcool. Après un instant d’hésitation, Chess les mena hors du marché et dans la direction de la porte. Il sentit monter en lui une certaine sournoiserie qu’il ne se connaissait pas.
— Peut-être devrais-je prendre le panier ? Vous l’avez porté toute la soirée et il doit commencer à vous peser.
La confiance totale avec laquelle Mickle lui confia le panier fit rougir Chess de honte. Mais son trouble fut dissimulé par l’obscurité. Car ils étaient à présent hors de portée des torches du marché et progressaient le long de la rue calme qui longeait le mur en direction de la porte. Chess devait se rendre jusqu’à celle-ci, comme il l’avait fait toutes les nuits depuis que Vandien les avait quittés. Il espérait toujours que Vandien trouverait un moyen d’ouvrir la porte pour sa mère et lui.
— On descend vers Sombre-Rue ? lança Mickle d’un air interrogateur. C’est comme ça qu’on l’appelle maintenant, tu sais. Il y a comme une fuite dans le mur qui laisse entrer l’obscurité et la fraîcheur, jour et nuit, même si personne ne peut dire d’où ça vient. Même de jour, il fait gris ici, et la nuit, c’est le noir total. Mais l’air est merveilleusement pur et frais. Des tas de gens sont partis en disant que ces ténèbres étaient l’œuvre de démons. Mais il y en a autant qui sont venus s’installer là en affirmant que la fraîcheur et la pureté de l’air sont des bienfaits offerts par des dieux que nous avons oubliés.
Chess hocha la tête sans vraiment enregistrer ses propos. Il attendait la première irrégularité dans les pavés, le premier faux pas, qui détendraient la prise sur son épaule. Alors il s’enfuirait. L’adrénaline avait accéléré sa respiration ; les muscles de ses jambes étaient tendus au point de devenir caoutchouteux.
Lorsque Mickle trébucha, sa prise ne fit que se raffermir sur le bras de Chess. Celui-ci sentit un abîme d’effroi s’ouvrir dans son cœur. Combien de temps avant que la lumière et la chaleur n’arrivent ? La porte fit son apparition sur leur gauche, plus tôt que Chess ne s’y était attendu. Mais non, ce n’était plus une porte, la lueur rouge avait disparu. L’air était devenu plus doux, plus frais et Chess perçut le parfum des fleurs de son monde. Mais la porte n’était plus qu’une fissure dans le mur plein de la cité, comme si les pierres avaient été déchirées à la manière de morceaux de tissu usés. Aucun Gardien ne se tenait à l’intérieur et la déchirure était trop petite pour laisser entrer ou sortir qui que ce soit.
Chess s’approcha plus près, sans se soucier de la main de Mickle sur son épaule. Des nappes déchiquetées de ténèbres palpitaient sur les bords de la fissure. Rien qu’il puisse toucher de la main, mais la nuit s’écoulait depuis la fissure, aussi épaisse et puissante qu’un torrent d’eau. Il passa les doigts à l’intérieur et sentit sa peau le picoter avec gratitude au contact de la froide humidité. Il poussa en avant. Son bras s’enfonça jusqu’au coude, puis jusqu’à l’épaule. Il avait tout oublié de Mickle et du panier à présent. Il se tourna de profil et tenta de se glisser dans la fissure. Sa poitrine et ses fesses frottaient contre la pierre, sa tête se heurtait aux bords rocailleux. Ça ne passait pas.
— C’est trop petit, gémit-il en s’écartant. Personne ne pourrait passer à travers ça ! Nous ne pourrons jamais rentrer chez nous !
— Hum ?
Le raclement de gorge interrogateur de Mickle le rappela soudain à son attention. La poigne qui s’appuyait sur son épaule était comme la main de cet endroit brûlant et maudit qui se refermait sur lui. Chess se tourna brusquement vers Mickle, ses petites dents exposées dans une soudaine expression de haine.
— Pourquoi vous ne me laissez pas partir ? cria-t-il. Pourquoi vous me gardez ici ?
Sa colère l’abandonna et ses forces avec elle. Il se laissa tomber en pleurant sur les pavés de la rue, sentant glisser sur lui le vent de son pays sans toutefois y puiser un quelconque réconfort. Même les larmes versées dans ce lieu étaient chaudes, salées, laissant des marques raides le long de son visage avant de venir brûler ses lèvres gercées. Il se recroquevilla en boule sur le sol. Il n’avait plus de maison, sa mère le détestait, rien n’allait comme il fallait, et il n’arrivait pas à comprendre pourquoi tout ceci était en train de lui arriver.
Mickle s’agenouilla gauchement près de lui et lui tapota maladroitement le dos de ses grosses mains bourrues.
— Allons, gamin. Ça va aller. C’est notre lot à tous, un jour ou l’autre. Pour toi, c’est arrivé très tôt, c’est ça qui est dommage. C’est au moment où on a le plus besoin de rentrer chez soi qu’on s’aperçoit qu’on ne peut pas. A vrai dire, je mentirais en disant que j’ai tout bien compris. Donc tu viens de l’autre côté, c’est ça ? J’ai entendu des histoires au sujet des gens qui ont traversé. Pas des histoires qu’on raconte au grand jour, mais j’en ai entendu parler. Bon, il y a toutes sortes de chez soi. Je ne dirais pas que chez moi c’est extraordinaire, mais c’est tout ce dont nous disposons ce soir.
Avec un grognement, Mickle prit Chess dans ses bras et le souleva. Le panier était suspendu à l’un de ses poignets poilus. Il enroula gauchement la cape neuve autour du garçon. Chess s’aperçut qu’il n’avait ni la force ni l’envie de se débattre pour lui échapper. Il laissa retomber sa tête contre l’épaule de Mickle. Il émanait de lui une odeur de bière et de transpiration.
— Ne laissez pas le soleil me brûler, murmura Chess.
— Promis, répondit solennellement Mickle.
Ce gamin était si menu, et si effrayé. Pour quelle raison, se demanda-t-il, la Ventchanteuse avait-elle besoin de lui ? Et où était l’autre ?
Jace n’était plus capable d’appeler. Elle avait la gorge sèche et à vif, mais son esprit ne cessait de murmurer : « Chess, Chess ».
À peine Chess avait-il disparu que la colère de Jace s’était envolée à son tour. C’est le cœur lourd et le ventre glacé qu’elle s’était assise sur la marche à l’entrée de la masure pour attendre son retour. Jace se mettait rarement en colère et elle n’avait pas l’habitude de présenter des excuses pour les propos qu’elle tenait parfois sous le coup de l’émotion, en particulier à Chess. Elle s’était cependant mise à chercher ses mots pour savoir quoi lui dire lorsqu’il reviendrait. Mais Chess n’était pas revenu. D’abord embarrassée, puis de plus en plus inquiète, Jace s’était mise à l’appeler. Elle était retournée jusqu’à la taverne où il avait travaillé en songeant qu’il s’y était peut-être rendu pour trouver un abri et de quoi manger après que sa mère l’avait rejeté. Elle avait glissé des coups d’œil en douce par la porte et les fenêtres sans repérer la présence de Chess. Et lorsqu’elle avait trouvé le courage de frapper à la porte de la cuisine pour demander si son fils était là, le tavernier lui avait jeté des mots crus au visage, en même temps qu’un bol de déchets. Elle s’était enfuie, puis avait entrepris de parcourir une à une les rues sombres et les allées, en appelant Chess d’une voix faible mais remplie d’urgence. En vain. Par deux fois elle s’était rendue à la porte, ou plutôt ce qui en restait. Pas de Chess. La marchande de fines herbes ne l’avait pas vu non plus.
Jace ne savait plus vers où se tourner. Elle reprit la direction de la masure, s’arrêtant une dernière fois près de la porte et du puits public. Mais il n’y avait aucune trace du garçon. L’aube était en train de tâcher le ciel et Jace se hâta vers le refuge en tentant de se convaincre que Chess serait déjà là-bas, se demandant où sa mère était passée. Sa peau se mit à la picoter puis à la brûler au contact de la lumière matinale. Ses yeux pleuraient dans l’aube grise et sa respiration était devenue hachée. Puis la masure fut enfin devant elle et elle se précipita par la porte ouverte en criant :
— Chess ?
Mais seuls l’attendaient des grains de poussière tourbillonnants dans l’horrible luminosité. Jace ferma et bloqua la porte avant de se recroqueviller en tremblant contre un mur, seule dans les ténèbres.